Quand l’esport n’est pas là, les familles bossent

Publié le 26/05/2018

À mille lieues des paillettes de l’esport et armées de rééditions de classiques, des joueurs créent des scènes compétitives familiales et accueillantes aux responsabilités cependant lourdes à porter.

Le 29 mai prochain, la famille Street Fighter accueillera un nouvel épisode célébrant ses 30 ans. Street Fighter 30th Anniversary est une compilation de tous les épisodes arcade de la série, du premier en 1987 au troisième en 1999.

Ce n’est ni la première ni la dernière fois qu’une console récente accueille un ancien épisode de jeu de combat. Les deux acteurs historiques des années 90 que sont Capcom et SNK s’en sont fait une spécialité, avec des portages de leurs titres phares sur Dreamcast, Playstation 2, Playstation 3, Xbox 360, PC et maintenant Nintendo Switch.

Peu coûteuses et faciles à développer - il s’agit le plus souvent d’émulateurs avec des menus refaits -, ces sorties sont pour la plupart des acheteurs des madeleines de Proust, un moyen simple et peu onéreux de rejouer quelques heures à un jeu et raviver les vieux souvenirs.

Mais pour d’autres ces portages revêtent une importance capitale. En marge des titres esport les plus populaires, on trouve encore des scènes compétitives sur des titres ayant parfois plus de 20 ans. Obligés d’utiliser des émulateurs pour faire découvrir leurs jeux favoris, dépendants d’outils amateurs pour jouer en ligne, ils voient le portage d’un jeu comme un soulagement et l’opportunité de faire découvrir des scènes compétitives à mille lieues de l’esport traditionnel.

L'importance des rééditions

Alors ces portages, apportent-ils de nouveaux joueurs ? “Indéniablement” nous répondent Miles et Ozl. Co-organisateurs de la R-Cade Cup depuis des années, ils ont aussi participé à la montée et au maintien de la communauté Windjammers en France.

Windjammers, c’est ce jeu de lancer de frisbee signé Data East qui date de 1994. Il est souvent apprécié par les amateurs de jeux de baston pour son aspect compétitif, son rythme endiablé et ses personnages hauts en couleur possédant des pouvoirs capables d’enflammer, electrifier ou dévier le frisbee. Problème : jusqu’à son portage sur Playstation 4 par Dotemu en 2016, Windjammers n’avait connu aucune réédition digne de ce nom, obligeant les joueurs à posséder la cartouche Neo-Geo ou à jouer en ligne sur Fightcade, une plateforme en ligne basée sur l’émulation.

Le logiciel Fightcade 2 (ci-dessus) permet de jouer en ligne via des émulateurs. Si la plateforme s'améliore au fil des ans, elle reste une solution de bricoleurs à la limite de la légalité.

“Le portage a amené toute une nouvelle génération de joueurs car le jeu est devenu accessible. Des joueurs qui le connaissaient ont aussi vu qu’il y avait un support compétitif et s’y sont mis, comme par exemple le joueur de King of Fighters El Rosa.” explique Miles.

L’aspect compétitif c’est justement ce qui sépare ces titres de la pure nostalgie. Si profiter d’un vieux jeu se fait souvent seul ou dans un cercle d’ami, un titre compétitif profitant d’un portage va débarquer au milieu d’un groupe organisé aux moyens certes limités, mais au fonctionnement rodé. Débuter sur Windjammers, Street Fighter 3: Third Strike ou Super Street Fighter 2X aujourd’hui n’a rien d’un chemin de croix solitaire. L’expérience serait en effet bien plus proche de l’inscription dans un club de sport local.

Une autre expérience communautaire

L’expérience de rejoindre un club ou groupe d’activité est souvent la même. La peur de l’inconnu d’abord, puis la peur de gêner dans ce groupe soudé qui existait avant nous. Ensuite, il y a aussi la sensation de ne pas être à sa place au milieu de tous ces membres parfois présents depuis tant d’années et qui partagent blagues, références et expériences. Enfin l’évidente différence de niveau, qui se fait ressentir très vite et décourage même les plus téméraires.

Pourquoi rejoindre ces jeux anciens au pool de joueurs limité quand on peut se lancer dans un titre que l’on qualifierait aujourd’hui d’esport ? Plus beau, plus récent, supporté par son éditeur, remplissant stades et vendant du rêve, on se demande ce qui pousse des joueurs à se mettre à un jeu parfois plus vieux qu’eux.

La communauté Windjammers faisant une photo de famille lors du tourmoi Discmania 4 au HFS de Vierzon. © Healmely Graphie

C’est que rejoindre un jeu rétro compétitif pourrait avoir des avantages inattendus, introuvables sur une sortie récente. Selon Miles, “Dans une petite communauté, tu crées une expérience personnalisée, tu as un lien avec chaque joueur.” La taille réduite des tournois est en effet un facteur de confort pour les nouveaux. L’expérience y est agréable et chaque joueur va y progresser plus vite. Plus une communauté compétitive possède d’amateurs passionnés, plus ces amateurs ont d’ancienneté et plus le ratio de joueurs expérimentés par rapport aux débutants sera équilibré, multipliant l’accessibilité des premiers au profit de ces derniers.

À l’inverse un tournoi de 500 joueurs comme on en trouve sur des titres récents comme Street Fighter V ou Dragon Ball FighterZ est logiquement plus froid, se fait avec des inconnus et propose moins de freeplay. Il dure aussi plus longtemps, libérant donc bien moins vite les joueurs expérimentés auprès de qui il serait préférable de demander conseil. Avec la professionnalisation du milieu, ces joueurs ne peuvent plus forcément jouer avec un inconnu qui les aborde. La fatigue liée aux voyages, le stress dû à l’obligation de résultat dans les ligues esport et les responsabilités vis à vis des sponsors réduisent leur temps disponible pour les autres.

Une seconde famille

“La raison pour laquelle les vieux jeux marchent encore c’est que chaque membre compte” explique Miles.

Street Fighter 3: Third Strike recrute toujours de nouveaux joueurs. Le titre fêtera ses 20 ans en 2019.

Il ajoute : “Dans les jeux récents on met en avant les joueurs pro ou forts, mais dans les jeux rétro un nouveau sera toujours bien accueilli et aidé pour monter très vite en niveau. Il sera porté par les joueurs plus forts”.

Un nouveau joueur sur un titre vieux de 20 ans est en effet important pour sa communauté compétitive. Si celui-ci progresse bien, il deviendra bientôt un nouvel adversaire qui rendra le jeu plus riche encore pour ceux déjà présents.

Niko et Mymoza, 16 et 19 ans de Street Fighter 3: Third Strike au compteur, reconnaissent qu’ils jouent ce rôle de mentor tout en refusant toute institutionnalisation de la chose. “J’aime bien directement ou indirectement faire progresser les joueurs, parce qu’ils me feront progresser aussi.” nous dit Mymoza, et Niko de confirmer : “On a un peu ce rôle d’anciens, on transmet le savoir. Les nouveaux sont en de bonnes mains et l’ambiance donne envie de venir.”

Ozl compare ce fonctionnement aux clubs de sports amateurs : “J’ai fait du Rugby en division amateur, on était une famille qui s’entraide. C’est un plaisir personnel de montrer le jeu, de pouvoir aider, de pouvoir rediriger quand on est pas la bonne personne.” L’expérience est donc plus sociale et valorisante. Dans des titres proposant du jeu en ligne mais dont la population est réduite, c’est dans des channels Discord dédiés qu’on trouve des joueurs. Une sinécure pour certains mais une aubaine pour ceux qui détestent l’anonymat du jeu en ligne traditionnel.

Cette bienveillance ne se résume cependant pas qu’aux joueurs qui sont la partie immergée de l’iceberg. Car pour maintenir une scène compétitive il faut endosser des rôles variés, habituellement tenus par des professionnels dans les scènes compétitives d’aujourd’hui.

Les ingrédients du succès

Pour Miles les ingrédients sont simples : “Il faut une communauté soudée qui soutient le jeu, qui va aux événements et qui organise. Et de l’autre côté il faut des figures de proue, que ce soit des joueurs ou des commentateurs qui représentent le jeu et le popularisent auprès du grand public”.

Pour Windjammers le pari est réussi sur toute la ligne. Les joueurs se déplacent sur les gros événements, partagent leur savoir et organisent eux-même des tournois près de chez eux alors qu’ils sont éparpillés aux quatre coins de la France. Certaines associations de la communauté baston ont même ajouté le lancer de frisbee aux côtés de Street Fighter et Tekken. Il n’y a jamais eu autant d’opportunités de jouer à Windjammers qu’aujourd’hui.

Quand à la représentativité, un joueur a pris le rôle d’ambassadeur en main : “Même si je le charrie souvent, Keikun a beaucoup fait pour la communauté, il a été un moteur.” explique Ozl.

Keikun et Pyrotek lors de la finale Windjammers du Stunfest 2018. © Richard Adenot

Identifiable à sa veste Adidas verte et à sa grande gueule, le morlaisien est vite devenu la figure publique de Windjammers. S’il n’est pas le meilleur joueur, il s’est appliqué à mettre la hype dans les tournois du monde entier, où son bagou et son sens de la déconne ont fait mouche et encouragé les spectateurs à s’intéresser au jeu.

Ces rôles importants pour faire vivre une scène compétitive, ce sont évidemment des joueurs qui les incarnent, aussi bien dans Windjammers, Street Fighter 3: Third Strike ou Street Fighter 2X. Ils tiennent des pools, possèdent et déplacent le matériel parfois très onéreux, font du lobby auprès d’événements pour y avoir une place sur la grande scène ou jouent les ambassadeurs auprès des joueurs étrangers pour les faire venir. C’est un écosystème autonome et impossible à hiérarchiser où chacun tient un rôle important qui permet à tous de profiter d’une expérience mémorable.

Ne jamais se relâcher

“Le côté comique d’organiser des tournois sur des jeux rétros, c’est que c’est toujours les même mecs que tu croises.” rigole Miles. Une façon pour lui d’exprimer la fidélité et l’engagement de ceux qui participent, mais aussi la fragilité de ce mode de fonctionnement. La contrainte inhérente à cette organisation est évidemment la difficulté à remplacer ceux qui la quittent. Alors que les joueurs vieillissent, font des enfants, s’impliquent dans d’autres projets, dédier des weekends entiers très fatigants à cette seconde famille devient difficile.

Principalement organisateurs, Miles et Ozl reconnaissent qu’il s’agit d’un rôle difficile qui peut facilement donner envie de baisser les bras. “On se rend compte qu’un organisateur était efficace seulement s’il y a un mauvais remplaçant.” rigole Miles. Ils pensent qu’il faut tenir bon pour les autres et si l’envie de partir se fait sentir, savoir prendre son temps pour préserver ce qui a été construit : “On veut toujours reculer le moment de partir.” explique Miles. “Mais Il faut partir au bon moment, dans les bonnes conditions, pour que ça soit encore meilleur” renchérit Ozl.

Super Street Fighter 2X fait partie de ces jeux n'ayant aucun portage digne de ce nom, ce qui implique de déplacer bornes et cartes d'arcade pour organiser un tournoi. © Richard Adenot

Pour lui, il sera bientôt temps de passer le flambeau : “Il faut que je me rende à l’évidence qu’un jour, je ne pourrai plus le faire Ça me fout le cafard parce que j’aurais du mal à lâcher le bébé. Je commence à faire moins de choses pour que ce soit moins dur quand je dirai que j’arrête tout.” Paradoxalement et malgré la fatigue et les contraintes de temps, tous deux encouragent ceux qui se sentent attirés par ces communautés à s’y intégrer, et si ces membres ont la fibre organisatrice, de se proposer pour contribuer à la pérennité de ces scènes pas comme les autres.

Quand on leur demande pourquoi quelqu’un se proposerait, la réponse leur paraît évidente : “C’est des délires de vieux. Quand tu kiffes un truc tu as pas envie que ça s’arrête, tu veux que soit une histoire sans fin. Ces mecs kiffent tellement leur jeu, ils méritent qu’il y ait des gens qui l’organisent.”

Un gros merci aux communautés cités dans cet article pour leur gentillesse et leur accessibilité.

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